Parc national du Mercantour
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Une incroyable histoire de bouquetins

Nettoyage de barbelés militaires
Nettoyage de barbelés militaires © R.Rivière/PNM

 

 

A la fin de la dernière guerre, il y avait des barbelés de partout sur la frontière. J'avais dit à Florent (NB : 1er directeur du Parc national du Mercantour) :

- « Vous savez, ces barbelés, il faudrait les enlever.  C’est dangereux et les animaux se prennent dedans ».

Et Florent me disait toujours : « Il n’y a pas de crédits, il n’y a pas de crédits !».

Un jour, il y a eu Denis Clément comme directeur adjoint et moi, j’étais bien copain avec Denis. Je lui ai dit : « Denis, il faudrait enlever tous ces barbelés là. »

Il m‘a dit « Oui, d’accord, mais j’ai pas… »

Je travaillais encore à ce moment là mais j’avais mes vacances au mois de juillet alors je lui ai répondu : « Ecoutez Denis, ce n’est pas une question de crédits. Il me faut simplement 2 choses : il me faut l’autorisation de camper dans le Parc, de laisser ma tente ad vitam aeternam et ensuite que les gardes du parc m’aident à me monter de l’eau et le matériel là-haut ».

Alors j’ai commencé par le sommet du Bégo où il y avait toute une barrière de barbelés qui restait de la guerre et qui faisait à peu près 100 mètres de long sur 30 mètres de large. Les animaux ne pouvaient pas aller là-dedans, ils étaient obligés de faire un grand détour. Alors j’avais dit tout de suite que je voulais commencer par là-haut parce que c’était l’endroit des bouquetins.

Ce que je vais vous raconter, ce que j’ai vécu, est difficile à croire.

J’ai pu m’installer dans une grande combe avec ma tente, en haut du Bégo, pendant 20 jours. Le soir, lorsque la nuit tombait, les bouquetins arrivaient et dormaient pas loin de là. Comme ils ont vu que j’étais tout à fait calme, tranquille, ça ne les a pas émotionné et ils se sont couchés là. Il y en avait 13, dont un marqué à l’oreille droite par les italiens. Il ne dormait jamais très loin de ma tente. Pendant 20 jours, tous les soirs, les bouquetins venaient coucher par là et le matin, ils étaient partis avant que je ne me lève. J’ai eu de la chance, je crois que pendant une dizaine de jours, je n’ai pas eu d’orage, rien du tout. Ce jour-là, il était deux heures de l’après-midi. J’ai vu l’orage qui partait du Gélas. Et puis, du Gélas il est passé sur la Malédie, puis de la Malédie il est passé sur le Clapier, puis du Clapier il est passé sur la Lusière. Là j’ai dit, "je vais y avoir droit!". Effectivement, l’orage est arrivé sur le Bégo. C’était à six heures du soir, la nuit absolue à cause des nuages. Les bouquetins sont arrivés en courant. Le bouquetin qui était marqué et qui couchait toujours près de moi courrait sur le sentier. Il a lâché les autres et il est venu vers moi. Il s’est approché de ma tente. Je me tenais là, debout, je me demandais ce que j’allais faire, parce que ma tente avait des piquets en fer. Je me disais "C’est peut-être pas prudent de rester là". Le bouquetin arrive, il me regarde et chuinte l’alarme. Puis, il se tourne en direction des autres.

Il fait quatre pas, se retourne et chuinte à nouveau l’alarme. Si vous n’êtes pas idiot, vous comprenez ce que ça veut dire.

Ca veut dire ne reste pas là, ce n’est pas bon ! Je l’ai donc suivi. Lui a calé son pas sur le mien pour ne pas me lâcher. Il a encore chuinté l’alarme une fois, puis quand il a vu que je le suivais, hop il est parti. On est passé dans le vallon de Fontanalbe, et là-derrière on a trouvé les autres bouquetins dans la zone nord du Bégo, qui étaient couchés sur des terrasses. Puis le ciel c’est vraiment déchaîné. Il y a eu un orage épouvantable, la grêle, la foudre. J’avais froid, j’étais trempé jusqu’aux os. Ca a duré deux heures. A huit heures du soir c’était fini. Le ciel s’est dégagé, le jour est revenu. J’ai quitté mon bouquetin qui était couché, tranquille. Je suis revenu à la tente, je me suis déshabillé, je me suis mis dans le duvet et je me suis endormi. Pas loin de la tente, à une dizaine de mètres, j’avais fait un tas de barbelés énorme. J’avais retiré les barbelés de la montagne, les avais plié, pour qu’ils soient prêts à être embarqués par l’hélicoptère. Sur le tas de barbelé, j’avais déposé un rouleau non déplié, d’environ 25 kg. A mon retour, le rouleau n’était plus sur la pile, il gisait à 30 mètres de là. Et les piquets de 12 kg, que j’avais aussi disposés en tas étaient dérouillés comme s’ils étaient sortis de la scierie. La foudre avait tapé dessus, à seulement 10 mètres de la tente. Les bouquetins savaient que cet endroit n’était pas bon. C’est presque extraordinaire. Et je ne fais pas d’anthropomorphisme, je raconte simplement un fait.

Dans tout ça, ma plus belle récompense ça a été le premier soir où j’avais dégagé à peu près 7 mètres de ces barbelés, je me suis retourné et qu’est-ce que j’ai vu ? Un bouquetin qui était derrière moi, qui mangeait. Donc j’ai commencé comme ça et après j’ai fait toutes les Merveilles, j’ai nettoyé toutes les Merveilles. Après, et j’ai été aidé par l’armée française.

 

Recueil de témoignage par Noëlie Pansiot