Parc national du Mercantour
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Marie-Paule Arnaud dite Pauline

Vallée de l'Ubaye

Restauratrice retraitée de 98 ans

« Ce n’est pas à moi qu’on raconte des histoires, c’est moi qui raconte, j’ai tout vu ! »

Pauline Arnaud

Portrait par Eric Lenglemetz
Recueil de témoignage par Noëlie Pansiot

 

 

Elle a tout vu

Ce n’est pas à moi qu’on raconte des histoires, c’est moi qui raconte, j’ai tout vu ! On a tout connu nous... Même l’avion qui est tombé ! J’avais 30 ans et mon mari 32 ans, le Paris-Saïgon est tombé chez nous !

 

Les raviolis

Il ne faut pas exagérer, il n’y a pas que moi qui faisait des pâtes. Seulement, la jeune génération, il ne faut pas leur parler de faire des pâtes. Ils n’ont pas le temps. Mais à l’époque, nous étions nombreuses à faire des raviolis, j’étais pas la seule hein. C’est long à faire, c’est même très long à préparer, mais les gens aimaient bien.

 

Les mexicains de Barcelonnette

C’était les nappes, l’argenterie, et attention, on servait en tablier blanc, on ne servait pas n’importe comment !

 

L’électrification du village et les contrats à l’ancienne

J’ai commencé et je me suis mariée très jeune. J’ai fait de la restauration et j’aimais ça. J’étais à bonne école parce que j’avais une belle-mère qui était extraordinaire. Mes beaux-parents étaient déjà hôteliers et puis ça ne rigolait pas, c’était sérieux. Ils avaient quand même 15 chambres avec l’eau courante et mon mari avait tout fait électrifier. Mon mari, la première fois qu’il a été maire, il avait 26 ans, tout de suite après la guerre. Il avait dit, « moi, si je reste ici, je ferais électrifier ma commune ». Ca coûtait 67 millions à l’époque ! (…)

La commune était riche avant : on avait des pâturages, on vendait des coupes. Nous étions nombreux à habiter ici mais l’opération n’avait pas coûté un centime aux paysans : dans le temps, les vieux, ils ne voulaient pas la lumière. Ca leur avait juste coûté le branchement. A l’époque, mon mari était jeune et le maire de Sauze, c’était quelqu’un, c’est lui qui a fait les stations. On le craignait un peu parce qu’il était plus âgé. Mon mari et ses conseillers sont partis le voir et ils m’ont emmené avec eux, parce que j’étais un peu la cousine de sa femme. On a fait un bon repas et puis mon mari lui a demandé l’autorisation de passer le courant par le col de Fours (nous sommes une vallée fermée, il y a des avalanches) en prenant le courant au Sauze, parce que le Sauze c’est derrière chez nous (…). Ca nous évitait 6km dans les gorges, c’était pas négligeable et là-haut, nous n’aurions pas d’avalanche ! Mon mari lui a dit « voilà monsieur, je venais vous voir… Si vous m’autorisiez à passer ma ligne électrique chez vous, ça m’avantagerait. J’ai de l’argent pour payer mais je ne voudrais pas d’avalanche ». Finalement, on a fait le courant par le col de Fours, en 62 je crois, je ne me rappelle plus bien. Nous n’avons jamais eu une panne et tout le monde a été électrifié par le col de fours, sans gorges, sans avalanche. (…) Et voilà comment mon mari a électrifié la commune. Ils se sont touchés la main, on ne faisait pas de contrat dans le temps, et il lui a dit : « oui, t’es un jeune maire et plus tard, ma station pourrait peut-être s’agrandir vers chez toi ».

Ils se sont touchés la main, et ça a été un accord.

Puis comme nous partions, ce brave homme rappelle et me dit : « Marie-Paule, j’ai oublié de demander quelque chose à ton mari » (…) Et il lui dit  : « tu as ton oncle au ministère, ou ton cousin... Si j’avais besoin de ton cousin…. » et mon mari lui a dit : « bien sûr », et ils se sont retouchés la main. Voilà ce que c’était les accords autrefois. C’était comme ça dans le temps. Et on passait partout, personne ne t’embêtait. Il n’y avait pas d’interdits et tout le monde était d’accord.

Maintenant même avec des papiers, même avec des conventions, ils se débrouillent encore pour se disputer. Moi je ne comprends pas ça.

C’était l’avenir d’un pays. Nous n'avons jamais eu une panne !