Parc national du Mercantour
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Louis-Paul Martin

Vallée de la Vésubie

Sculpteur

« Le pin cembro, c'est un arbre qui souffre parce qu’il est dans les rochers. C’est pour ça qu’il est très beau. S’il poussait dans la terre, ce serait un pin ordinaire. »

Louis-Paul Martin

Portrait par Eric Lenglemetz
Recueil de témoignage par Noëlie Pansiot

 

 

Le Gélas

C’est un peu mon lieu (le Gélas). J’ai pas de mal à monter, encore hier je l'ai fait. Le matin, j’arrivais pas à me mettre les chaussettes, j’avais la sciatique, et puis je suis parti quand même. Il y avait du monde devant moi, j’ai rattrapé, j’ai doublé et je suis parti. Il n'y a personne qui peut m’arrêter, hein ! A 70 ans, je suis content d’arriver à faire ça. Après bon, c’est vrai qu’on est plus le même mais j’ai une grande chance de pouvoir vivre ça. Et puis ça nous porte, on respire sainement, je ne sais pas.

Je me rappelle que quand on travaillait avec mon père, les gars de 60 ans, ils étaient cassés. Je ne me vois pas trop, mais je ne me vois pas cassé et pourtant, on a beaucoup travaillé dans notre vie. Mais je pense que cette nature, d’aller en montagne, tout ça, ça nous entretient. Des fois, on est pas bien, et dès que tu vas en haut, tu es vidé, tu es bien. Ahhh…. C’est pas comme si t’étais drogué mais tu as plein d’images, c’est jamais pareil.

Tu peux aller à un endroit, c’est toujours différent, chaque moment est différent à la montagne. Ca n’est pas une répétition. Même au bout de 300 fois, ca n’est pas une répétition (…)

Dès que j’arrive en-dessous des sommets là, sur les arêtes, je rentre les bâtons et je les mets dans le sac. Et puis j'attaque les rochers et là, c’est génial. Il y a le vide de chaque côté, là-dessus, là-dessus, je suis comme un oiseau, sur le fil. Je m’éclate!

Il peut y avoir 2 ou 300 mètres de vide autour de moi, je ne vois pas. Des fois, je suis au sommet puis je redescends. Je rejoins les gens qui sont au balcon, là où tu peux marcher facilement. Ils me disent : « ça l’air facile ». Pour moi, oui c’est facile, mais pour eux, je ne sais pas. Puis les gens essayent, ils font quelques pas, ils arrivent à une dalle et ils ne voient alors que le vide, et ça, les stoppe net (…) Pour moi c’est facile parce que voilà, c’est mon jardin.

Alors j’espère que mes cendres, elles vont finir en haut.

 

Vivre avec la nature

Nous, on vit avec la nature, c’est à dire qu'on voit toutes les saisons. On regarde le ciel, on regarde le temps, et la nature pousser. On regarde. Ils n'ont plus ça eux. Nous, on est des privilégiés je trouve, même en gagnant moins. Parce que la vie, elle n'est pas donnée à la montagne, c’est cher dans ces petits villages. Mais on est privilégiés, parce qu’on a une vie saine, on se contente de peu. On a tout ici… Maintenant on leur fait des luges artificielles, des canyoning artificiels, des trucs. Pourquoi ? Ils n'en ont jamais assez. Ca dure quelques années et puis il faut leur faire autre chose pour arriver à les amuser ces gens-là. Alors que nous, non. Cette nature nous donne tout, mais on ne sait pas en profiter, je ne comprends pas. Même si tu ne marches pas beaucoup, si tu te mets à observer, tu vois des choses, le comportement des animaux, la fleur. Cette fleur, si tu l’observes un peu de près, c’est magnifique. Je ne sais pas trop où on va comme ça, ça me fait un peu peur pour les générations qui suivent derrière.

 

Le travail du bois

J’ai commencé à l’âge de 50 ans, en récupérant des vieux outils de mon grand-père. Ma mère était de Lozère et ses oncles et mon grand-père travaillaient le bois même si je l’avais jamais vu le faire. J’ai récupéré des vieux outils et j’ai installé un petit atelier en me disant qu’un jour, peut-être… Parce que quand j’étais gamin j’avais envie, mais comme mon père avait une entreprise de bâtiment travaux publics, je n’avais pas trop le choix. Tu feras ça, tu feras ça. A l’époque, c’était pas « tu feras selon tes idées ». Du coup, j’avais installé un petit atelier, un petit coin. Un copain avait du bois et m’a demandé de faire quelque chose pour sa fille. Il est venu avec son bois, on a commencé à œuvrer et il m’a dit : « on dirait que t’as toujours fait ça avec tes mains toi ». Du coup, il avait du pin cembro et m’en a donné un petit morceau .

J’avais envie d’essayer de le sculpter alors j’ai pris cette planche, j’ai commencé à faire des rosaces, tu sais, et je suis arrivé à en faire une belle.

« Tu as encore du bois ? Comme ça je fais un coffre. ». Il m’a donné son bois, j’ai fait un premier coffre et je lui ai offert. C’est parti comme ça, mon histoire.. J’’ignorais carrément que j’allais toucher le bois mais j’avais envie de le faire, depuis longtemps. C’est quand j’ai récupéré les outils de mon grand-père que ça a été possible.

Maintenant, je ne peux pas m’en passer. J’ai fait mon stock de bois, et il faut que je vive encore assez longtemps pour finir mon stock, parce que j’ai empilé ! Je fais comme l’écureuil : là j’ai fait un tas de bois, puis j’ai fait un autre tas là-bas…. Mais je ne pense pas avoir le temps de tout le travailler mais ce n’est pas perdu parce que plus il sèche, moins il bougera.

 

L'arole

C’est un arbre qui souffre parce qu’il est dans les rochers et c’est pour ça qu’il est très beau. S’il poussait dans la terre, ce serait un pin ordinaire.