Parc national du Mercantour
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Joëlle Pichollet

Vallée de la Tinée

Restauratrice à Roubion

« Quand tu connais les filiations, tu comprends plein de choses... » 

Joëlle Pichollet

Portrait par Eric Lenglemetz
Recueil de témoignage par Noëlie Pansiot

 

 

Le choix de la nature

C’est un choix de vie la montagne, la campagne, ça, c’est sûr. On se dit souvent qu’on serait incapable de retourner habiter en ville, ce serait vraiment très difficile (…) Là regarde : tu te lèves le matin, tu vois les animaux en face de chez toi. Tu vois les cerfs, les biches, les sangliers, tout ce qui s’ensuit. C’est quand même du bonheur. Maintenant, heureusement que tout le monde n’est pas comme moi, parce que sinon il n'y aurait plus personne en ville et tout le monde serait à la campagne et ça n’irait pas du tout ! En tous cas, c’est vraiment un choix qu’on ne regrette pas. 

 

La vie reculée en montagne

Ceci dit, c'est pas facile de vivre à la montagne, retiré comme ça. Parce que c’est vrai qu‘aussitôt que tu as vraiment besoin de faire des courses, tu es obligé de descendre à Nice, c’est quand même une sacrée galère (…) Mais tu fais des stocks. Même quand je n’avais pas de commerce, j’ai toujours vécu avec des stocks parce que moi, il me faut ma farine, mes œufs, mon lait, mon sucre, tous les produits de base pour vraiment pouvoir cuisiner et ne pas être obligée de me déplacer. Sinon, il n’y a aucun intérêt d’habiter retirée.

Et puis moi j’ai pas besoin de grand chose pour vivre. Les gens maintenant sont en mode surconsommation, tout le monde à besoin d’avoir  4 télés, une belle voiture, un téléphone qui soit plus grand que la télé bientôt, alors qu’on n’a absolument pas besoin de tout ça pour vivre bien (…)

Après, il y a des gens qui viennent et qui croient que c’est « cuicui les petits oiseaux », mais c’est vraiment pas simple en fait. Je pense qu’il faut aimer être isolé. Aimer les gens aussi, parce que forcément… Mais sans se mêler de la vie des autres, parce que c’est vraiment pas mon truc, non, vraiment pas. Mais il faut quand même être capable d’aider quelqu’un quand il a besoin de quelque chose. Je pense qu’il y a quand même encore un petit peu d’entraide, même si ce n’est plus comme avant. 

 

L’entraide

Regarde, des choses toute bêtes. Regarde là, le fait d'avoir un minimum d’écoute. 

Après, j’ai mon club des jeunes comme je les appelle. Le club des jeunes c’est tous les anciens. Malheureusement, il n’y en a déjà plus beaucoup dans le village. S‘ils ont besoin de quelque chose, un bout de pain par exemple, ils viennent frapper chez moi. Et là, comme je cuisine tous les jours, quand il me reste à manger, je mets une portion de côté pour Odette, la petite voisine du dessus qui a beaucoup de mal à se déplacer. Je ne le fais pas tous les jours parce que je ne veux pas qu’elle se sente gênée. Mais moi, ça ne me coûte rien de garder un petit bout de quelque chose. Au moins, je sais qu’elle mange bien, enfin j’espère, et puis qu’elle n’est pas obligée à se fatiguer à se faire à manger. Ce n’est pas grand-chose tu vois, mais je pense que c’est un minimum.

 

Les anciens de Roubion

Ils sont là tous les étés. Ils se rejoignent là sur la place du village, sur les bancs. Ils se rappellent leurs histoires, leurs souvenirs. La semaine dernière, Odette a descendu une photo qu’elle a trouvé dans son grenier, où ils étaient à l’école (…) 

Et moi, j’adore connaître la vie des familles, les liens de parenté, parce que ça permet de comprendre beaucoup de choses dans le raisonnement des gens, dans leurs comportements les uns vis à vis des autres (…) Quand tu connais les filiations, tu comprends plein de choses. 

Ca te permet de savoir ce qu’ils ont fait, comment ils ont vécu. J’aime bien les écouter, parler avec eux, je trouve que c’est important, d’autant qu’on en a plus beaucoup. Alors, tu vois que j’aime les gens ! Et mon job là, je le fais parce que je l’aime. Tu ne deviens pas restaurateur ou commerçant si tu n’aimes pas les gens. Parce que si tu n’aime pas les gens, tu deviens juste un tiroir caisse et pour moi ça n’a pas d’intérêt. Après, les périodes où je ferme, quand il y a moins de monde, mon bonheur c’est d’aller me promener dans la forêt. Juste comme ça, me promener. Des fois, je ne fais que 100 mètres là-bas, vers chez moi mais déjà il n'y a plus rien : tu ne vois pas un toit, tu ne vois plus un fil, tu ne vois plus rien. Des fois, tu as la chance de voir passer un cerf qui te regarde et qui se demande ce que tu fous là (…) C’est vrai, c’est un bonheur ça et j’en ai besoin. J’en ai vraiment besoin, de ne voir plus personne à certains moments.