Parc national du Mercantour
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Jean-Michel Diesnis

Vallée de la Roya

Psychologue, hôte de gîte et amoureux de la vie et des vivants...

"Ces anciens de la vallée, c’était, j’ai presque du mal à le dire,
mais c’était plus que mes parents, plus que des professeurs."

 

Jean-Michel Diesnis

Portrait par Eric Lenglemetz
Recueil de témoignage par Noëlie Pansiot

 

Une histoire de feeling et d’énergie

Quand on est venu dans cette vallée, je ne savais pas exactement pourquoi j’y venais et où j’allais, je suis venu au pendule. Il n’y avait pas un bouquin qui disait qu’on pouvait aller là. Je voulais un lieu ouvert, où on peut partager, où je ne me retrouve pas dans une petite chambre avec mon petit frigo ou ma petite télé. C’était un truc de soixante-huitard !

On était dans les vibrations à l’époque, qui reviennent d’ailleurs aujourd’hui. Ici, on se sentait bien, les énergies étaient favorables. C’est la même chose dans mon travail de psychologue, qui est davantage sur les énergies que sur un travail de connaissances en fait.

Faire circuler l’énergie, refaire couler la source, ma source, nos sources à chacun. C’est ça. Puis arriver à une grande mer.

Cela correspondait à cette époque où j’étais un peu anticapitaliste. J’étais bien content de ne rien avoir. Des anciens m’ont dit : "viens, tu peux t’installer là!" et le « là », c’était des ruines et des ronces... Pour nous, c’était le paradis : faire le feu pour se chauffer alors qu’on ne savait pas faire le feu ! Il fallait aller chercher l’eau à la source. Il n’y avait pas d’électricité, pas de téléphone mais ça nous allait très bien. On a peut-être eu ce besoin de revenir à l’essentiel.

 

Les anciens et la cuisine en héritage

Ces anciens de la vallée, c’était, j’ai presque du mal à le dire, mais c’était plus que mes parents, plus que des professeurs.

 

 

La cuisine, oh, la cuisine. J’ai tout appris ! Maintenant ma fille sait faire tous les plats d’ici, que chacun faisait à sa sauce, avec une espèce de pétillement. Les repas se préparaient et se mangeaient ensemble, autour du feu. Ce n’était pas madame qui faisait la cuisine. On avait pas chacun notre assiette, on avait un taïllaou et on partageait la polenta avec une fourchette, tout autour. Ca a imprimé en moi un respect, une cérémonial, une gourmandise. Et tout ça avec rien. Je crois que j’ai appris qu’il existe toujours une solution. Rien n’est un obstacle. Si c’est un obstacle, c’est pour amener à autre chose.

 

Mourir comme on a vécu...

J’ai aussi appris qu’on meure comme on a vécu sa vie. Un peu comme les sages dans les récits indiens qui sentent que l’heure est arrivée. J’ai plein d’histoires à raconter là-dessus...

Germain était un petit bonhomme aux yeux bleus et à moustache. Un homme incroyable qui vivait dans son casoun. Les maisons ici, ce sont des casouns, des petites maisons. Il s’éclairait au bois gras, ce qui est tout un art : il faut trouver l’arbre plein de sève avec lequel on va faire de grandes tiges, des allumettes. Un jour, chez Germain, je vois des bouts de dents, des chicots qui traînent. Je lui demande : « Germain, c’est quoi ça ? » Il me répond : « Jean-Michel, quand je les aurai toutes, je me ferai un dentier ! » Voilà, ils te sortait de ces trucs !

Ce fameux Germain, en vieillissant, a diminué son activité agricole. Il avait des vaches et à un moment donné, il n’en a plus eu. Il avait des chèvres et des poules. Il nous a donné ses deux dernières chèvres et ensuite, il n’a plus eu de poules non plus. Il est descendu au village, parce qu’il habitait plus haut. Là, il avait encore une activité près du feu, où il rempaillait et fabriquait des petites chaises. C’est quelqu’un qui est resté vivant et actif jusqu’au bout, mais à sa mesure. Il s’est éteint comme ça. Il n’a pas attendu la retraite, c’est un mot qui n’existait pas quand on était paysan à l’époque.