Parc national du Mercantour
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Frédéric Soffiotti

Vallée de la Roya

Agriculteur

«  J’ai compris plein de choses en lisant Giono. »

Frédéric Soffioti

Portrait par Eric Lenglemetz
Recueil de témoignage par Noëlie Pansiot

 

Une agriculture diversifiée

On fait plein de choses parce que faire une seule chose, c’est compliqué.

J’ai commencé avec l’idée de ne faire que des olives, de faire l’oléiculteur plutôt que de faire l’agriculteur et le paysan. Et puis la vie, les aléas, nous ont ramené à faire ce qui se faisait ici, ce qui est naturel, c’est à dire plein de choses.

Penser qu’on puisse faire de l’oléiculture ou une seule production, ce n’est pas possible, parce qu’on est dans la montagne, très proche de la Méditerranée. Ici, l'hiver, on a un temps de montagne et un temps sec et aride l'été. Et finalement, on se retrouve avec plein d'accidents de productions qui nous ont amené, par tâtonnements, à faire ce que faisaient les anciens. 

​Peut-être que notre parcours, les anciens l'ont fait sur 200-300 ans. Mais aujourd'hui tout va plus vite ! J’apprends des choses, grâce à Internet, à la communication, que les anciens auraient peut-être mis 50 ans à découvrir. A l’époque, ils reproduisaient ce qu’on savait faire depuis des centaines, voire des milliers d’années. Ça fait 12 000 ans que l’Homme a cette agriculture, même s’il l’a fait évoluer petit à petit, grâce à des apports extérieurs, à des graines…

 

Evoluer en permanence

Aujourd’hui, on se rend compte qu’on a perdu tout ça, en très peu de temps, en 50 ans. Et on essaie de le reprendre : on refait nos graines… Moi par exemple, j’ai une variété de tomates que j’utilise pour la transformation, que j’ai récupérée il y a 7-8 ans, en Italie. Elle pousse sans eau. Maintenant, j’essaie de la planter, qu’elle me demande le moins de travail possible et qu’elle soit rentable pour la transformation. Et chaque année, j’essaye de nouvelles choses.

Il y a un dicton qui dit : « le paysan, il meurt en sachant comment il aurait mieux fait l’année d’après. » Voilà, c’est ça notre vie. Chaque année en fait, tout évolue, plein de choses changent et on se retrouve à dire qu’on a compris. En fait, ce n’est pas qu’on a compris, c’est qu’on a évolué un petit peu. C’est comme ça et on mourra comme ça. "

Berger, agriculteur ou paysan, c’était mon projet de vie. Après j’ai fait mon école agricole, je suis parti. J’ai fait un IUT de biologie appliquée, puis une école de commerce. A Paris, je vendais du matériel de labo, je roulais beaucoup en voiture et puis j’ai commencé à cuisiner. Mon père était agriculteur et en 2000, je suis revenu à mon projet et je suis devenu agriculteur.

 

On est dans du Giono

On a une base d’oliviers, on fait de l’agriculture maraîchère et depuis quelques années, j’ai quelques animaux. On est en train d’évoluer pour avoir encore plus d’animaux. Demain je vais après Gènes, à La Spezzia, dans une petite vallée où ils élèvent la vache cabaninna, une vache ligure qui fait un mètre dix de hauteur et qui serait hyper adaptée ici. Ça fait 10 ans que je rêve de cette vache-là.

On parle de sylvo-agro-pastoralisme. C’est ce que les anciens faisaient avant : des animaux, des productions d’arbres, des productions agricoles, du maraîchage, des cultures, tout ça ensemble.

La vache ou l’âne mangent les fourrages, les transforment en déjections que nous utilisons pour l’entretient de nos productions. Chacun joue un rôle en fait, chacun apporte sa petite pierre à l’édifice. Il y a de la vie, on est dans du Giono ! Quand les ânes mangent dans le pré, tu sais que ce n’est pas ta débroussailleuse qui travaille ! Il faut arriver à ce que l’équilibre soit là pour ne pas que ça devienne trop prenant. C’est rentable, imbriqué, mais il ne faut pas aller trop vite.

 

L’alternative … ou le renouveau des anciens 

En fait, on est simplement en train de reproduire aujourd’hui le monde paysan d’avant guerre. L’agriculture d'avant, c'était l'autonomie, l'autarcie, peu de production pour acheter des choses.

J’ai compris plein de chose en lisant Giono.

Ici, les tracteurs ne pouvant pas passer, les paysans travaillaient avec des mulets. Tout allait bien, ça produisait. Sospel, c’était un grenier ! Et puis c’est devenu l’endroit où il ne fallait pas être parce que, effectivement, tu faisais 15-20 heures intenses par jour. C’était éreintant, fatigant, pour pas grand chose. Quand l’agriculture est devenue plus technologique, les gens sont partis et les campagnes ont été désertées. L’agriculture s’est organisée ailleurs et ici ça s’est désorganisé. Maintenant, l’agriculture est en train de revenir sur ce principe là et c’est ici que ça se refait, dans la Roya. Tous ces endroits non mécanisables, c’est le renouveau de l’agriculture. Les machines ne servent qu’à faire plus mais pas à faire mieux et au final, on se retrouve avec d’autres problèmes. On est en train de revenir en arrière et c’est ici que ça se passe.

Tout le monde a fait des choix de survie ici. On ne ressemble pas au reste de l’agriculture, on n’est pas dans l’agriculture classique, ça n’existe pas, c’est même oublié.

Ici, un vacher a 5 vaches. Il a du lait frais et il fournit la pâtisserie, le glacier en bas. Ailleurs, avec 50 ou 100 vaches, pour faire ce choix là, il serait obligé de faire des gros investissements. Maintenant, dans la vallée de la Roya, ils pratiquent l’ancienne agriculture, qui avait presque disparu, mais avec des nouveaux qui ont souvent des profils d’ingénieurs. Ils se retrouvent et forment une communauté de vie, une communauté d’idées. Ils sont déjà dans l’autre monde. 

J’ai commencé l’agriculture par la biodynamie. Je n’ai aucun problème pour me lever parce que le rôle du paysan, il est essentiel. C’était celui qui lie notre vie et la terre. C’est illimité et très puissant, je ne connais aucun autre métier aussi stimulant. Aucune routine, je garantis, c’est jamais la même année ! Tu pars avec des plans et tous tes plans changent en cours de route.

 

La traction animale

La traction animale, c’était un rêve d'enfant!

Il m’a d’abord fallu un an pour convaincre un peu mon entourage et puis d’autres personnes ont suivi. On a acheté l’outil, on a trouvé l’âne et puis le jour où tu arrives à mener l’âne tout seul, avec la longue rêne derrière et que tu passes dans tes champs de poireaux, et que tu buttes et que tu griffes, waouh ! Tu es relié à 1000 générations, à tous ceux qui savaient faire ça, qui commençaient dès l’âge de 7 ans. Et ça n’a rien à voir avec conduire parce que là-haut, tu n’as pas la force de tenir un animal. S’il fait ce que tu lui as demandé, c’est parce qu’il est d’accord pour le faire. Conduire un tracteur, t’as 100 ans d’histoire derrière toi alors que conduire un animal en traction, tu en as 12 000 ! Aujourd’hui on a tout perdu : on ne sait pas reconnaître un animal qui sait travailler. Avant, en un coup d’œil les paysans disaient : « non » ou « lui, peut-être, on devrait y arriver ». Moi j’ai pris celui qu’on m’a proposé parce que je n’avais pas le choix et par chance, il va super bien.