Parc national du Mercantour
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Le 06/11/2020
Le Parc national
Parce qu'aller à Tende, ça se mérite ! Récit d'une expédition de Nice à Tende en cette fin du mois d'octobre, histoire de bien comprendre ce que signifie l'isolement de Tende, "l'île aux Merveilles", près d'un mois après la tempête Alex...
 

Départ de Nice à 5h55 du matin, direction Breil-sur-Roya. Destination finale "quelque part sur la voie de chemin de fer" à Saint-Dalmas-de-Tende...

Le train est très fréquenté malgré l'heure et cependant un grand silence règne. Montée dans ce fameux "train des Merveilles", qui a été longtemps au centre de bien des débats car il s'agit d'une des lignes, comme il y en a beaucoup en France, qui n'est pas rentable.  Depuis des années, des habitants de la Roya se battent pour qu'il ne soit pas abandonné. Aujourd'hui il est salvateur et indispensable, étant le seul moyen de désenclaver Saint-Dalmas-de-Tende (depuis le sud) et Tende (depuis l'Italie au nord). La portion de voie entre Saint-Dalmas et Tende est endommagée, aucun train n'y circule. Tous les passagers sont chargés de gros sacs, cartons, remplis de denrées, de produits frais (viande, fruits...), mais aussi toutes sortes de choses surprenantes dans un train de passagers (planches, essence, outils, animaux...). Côté Parc, ce jour-là, c'est un gros sac avec des commandes faites par notre collègue Marie, animatrice nature, pour ses animations d'Halloween auprès des enfants de Tende et plein de petites choses qui font du bien au cœur et au ventre.

Arrivée à Breil avec 45 minutes de retard, où attend le train pour Saint-Dalmas-de-Tende. Là, c'est un chassé-croisé de voyageurs et de colis... tout le déchargement et rechargement se fait rapidement, de façon très rodée et organisée. De nombreux hommes en uniforme attendent sur le quai pour embarquer dans le deuxième train. Le silence du matin est vite rompu par les énormes pales d'un hélicoptère de l'Armée française qui survole la zone de la gare, à quelques mètres des voyageurs. Il accrochera à un câble un chargement sur lequel on peut lire "CHU" avant de s'envoler avec ce gros big bag dans les airs.

L'expédition continue alors dans ce deuxième train, qui va permettre de parcourir la voie Nice-Cuneo, inaugurée en 1928 par Mussolini, avec cette particularité de système hélicoïdal visant à prendre de l'altitude et permettant une vue surplombante sur la Roya, avec par moments des arrêts et des ralentissements. Sur la voie, des hommes travaillent, ils sont très nombreux. Inutile de raconter les images des infrastructures détruites et de ce paysage ravagé, déjà tant visionné. Arrivée à Saint-Dalmas à 9h00, après 1h30 de voyage, alors qu'il fallait 20 minutes par la route qui n'est plus. Les voyageurs descendent sur une plateforme de fortune aménagée en plein milieu de la voie, juste avant le pont de Saint-Dalmas qui enjambe la Roya, qui a été abimé par la rivière en crue. La gare de Saint-Dalmas est proche mais totalement inaccessible pour le moment. De nouveau une foule attend de pouvoir prendre place à bord à son tour. Les visages sont fermés.

Retrouvailles et embrassades (avec les gestes barrières) sont de mise pour tous, avant de descendre par la rampe d'accès de fortune. Pour ceux qui reviennent à Tende pour la première fois depuis les crues, un petit tour à pied à Saint-Dalmas et sur la route de Castérino fait vite prendre conscience des dégâts...

 

Le monde d'après

Ensuite, on rentre dans l'action, avec des sentiments évidemment paradoxaux, mais qui sont à l'image de cette vallée, pleine de richesses, de convictions et de volontés. On découvre un monde qui s'est organisé et qui se bat pour retrouver un semblant de normalité : eau potable en sachet, eau sanitaire au robinet à horaires fractionnés, pas d'internet (hormis sur les téléphones portables), pas de téléphone fixe... On dort où on peut, on fait des détours pour accéder d'un point A à un point B, on fait la queue devant la distribution alimentaire... Seuls les commerces ouverts du centre du village, véritables bulles d'oxygène, peuvent faire penser à un semblant de vie normale. Les quads, VTTAE, hélicoptères sont devenus coutumiers. Il faut avoir des laissez-passer pour circuler entre Saint-Dalmas à Tende en passant par une piste aménagée en rive droite par alternat. Le flot continu de véhicules de cet axe frontalier n'est plus, le silence est frappant dans le cœur du village. Le train italien arrive lui aussi deux fois par jour jusqu'à la gare de Tende, chargé de denrées et de matériel. La solidarité franco-italienne est là aussi, bien réelle. Des magasins de Limone offrent des produits frais à "leurs amis de Tende", bel exemple de solidarité avec ce village qui n'a pas de frontières... et nourrit ce visage transfrontalier.

 

L'envie...

Une chose saute aux yeux au-delà des problématiques logistiques et infrastructurelles colossales : c'est cette envie d'aller de l'avant, de rebondir et cette solidarité qui s'expriment sur le terrain. Beaucoup d'initiatives émergent déjà, des petites et des très grandes, au niveau de chacun... les savoirs-faire, les idées, les réseaux sont proposés. Des organisations se mettent en place tous les jours. Demain se pense maintenant, se construit différemment, mais se reconstruit, grâce au train qui seul pour le moment désenclave celle que l'on a renommée "L'île aux Merveilles"

Bien sûr, il faut être conscient que le parcours sera long, et parsemé d'embuches et de quelques renoncements, mais plein de petits signes montrent que tous se battent, collectivités, services de secours et d'urgence, commerçants, artisans, établissements hospitaliers, scolaires, bénévoles et tout simplement les habitants, pour faire vivre la vallée, leur vallée et leur village. Tous veulent être au rendez-vous pour vous accueillir dès que possible, avec les adaptations qui seront nécessaires et possibles.

Le retour en train se fait plus léger, avec un sentiment d'admiration pour ce qui se déploit sur le terrain malgré l'ampleur de la catastrophe.

 

Un grand merci à tous et une grande fierté pour le Parc d'avancer à vos côtés !

Texte : Estelle Colin et Sophie Poudou

Gare de Breil-sur-Roya © S. Poudou / PnM
Gare de Breil-sur-Roya © S. Poudou / PnM